Il m'arrive de relire régulièrement les dernières phrases du livre, les pensées du docteur Rieux sur ce que, face au fléaux, doivent être et faire les médecins. Les médecins de la révolte et de la solidarité.

Cette leçon, j'ai voulu l'intégrer pendant mes études de médecine, afin de devenir un psychiatre sensible aux sociopathologies, proche des réflexions de l'antipsychiatrie italienne de l'époque.

La vie en a décidé autrement et quelques années plus tard j'ai quitté à la fois l'Italie et mes études de médecine, non sans ressentir, suite à la lecture du rapport que Nora et Minc avaient écrit à la demande de Valéry Giscard d'Estaing, "L’informatisation de la société", les bouleversements à échelle planétaire que nous allions vivre par le développement des technologies des réseaux.
Ma devise de l'époque était : "Il n'est pas question de laisser l'informatique entre les mains des seuls ingénieurs, il faut que des médecins s'en occupent.

Les choses se sont enchaînées rapidement.
Ma formation de programmeur Cobol sur des systèmes IBM, mon premier ordinateur (un Spectrum avec 48 kb de mémoire vive !), mon premier didacticiel en langage Basic, sur les lois de la génétique, l'arrivée en France, la formation des maîtres dans le cadre du plan "Informatique pour tous", mon programme de simulation sur le cycle de l'Eau, en Logo, pour les Mo5 et les To7...en passant ensuite pour tout ce que les pionniers comme moi ont du connaître...l'EAO,le Nanoréseau, l'EIAO, le Minitel, le Multimédia, Internet et le e.learning.

Mais pourquoi je vous dis tout cela ? Parce que pendant toutes ces années j'ai cherché de façon obsessionnelle comment, sans me faire piéger par le clinquant de la technique, servir un monde qui change en tant que médecin (au sens camusien de terme).
Pendant toutes ces années j'ai eu comme une impression de possible fausse route, j'ai ressenti une gêne autour de mes modalités d'intervention et d'expertise, que ceux qui me lisent du temps d'Algora (et, pour certains, d'avant) ont pu percevoir dans l'originalité de mes positionnements.

L'impression de ne pas en faire suffisamment pour alerter sur les dangers d'un e.learning de consommation individuelle, d'un e.learning d'économies d'échelle vues par le bout de la lorgnette, emprisonné dans une plate-forme de téléformation fermée au monde du dehors.

L'impression de ne pas être, dans les différentes institutions qui m'ont employé, une force de proposition assez concrète et active pour que les apprentissages professionnelles par les TIC intègrent la rencontre à l'autre, le partage et la collaboration plus que le "chacun pour soi et que les faibles crèvent" .
L'impression de ne pas bien servir, de perdre mon temps d'action, et donc de perdre ma vie "d'être-de-production" (une partie importante dans sa vie, quand on croit à la valeur travail).

Là, je crois avoir trouvé... un truc, autour de la réponse aux sociopathologies de la modernité, celles que, prenant à témoin Paul Valéry ( et s'appuyant fortement sur la philosophie de l'individuation psychique et collective de Gilbert Simondon), le philosophe Bernard Steigler, président d'Ars Industrialis, dénonce :

"Paul Valéry, pressentant la catastrophe où menait le nazisme, constatait dès 1939 une "baisse de la valeur esprit".
Aurait-il pu imaginer dans quel état de déchéance généralisée tomberait l'humanité quelques décennies plus tard - là où nous en sommes ?
En 1939, seulement 45 % des Français écoutent la radio, et la télévision n'existe pas encore. En ce début de XXIe siècle, les objets communicants poursuivent les temps de cerveaux disponibles où qu'ils aillent, du lever au coucher: un capitalisme s'est imposé, que l'on dit tantôt "culturel", tantôt "cognitif", mais qui est avant tout jusqu'à présent l'organisation ravageuse d'un populisme industriel tirant parti de toutes les évolutions technologiques pour faire du siège de l'esprit un simple organe réflexe : un cerveau rabattu au rang d'ensemble de neurones, un cerveau sans conscience.
En 2005, le Medef réunissait son université d'été sous la bannière du "réenchantement du monde". Ce livre propose de le prendre au mot réenchanter le monde, c'est nécessairement revisiter et réévaluer le rôle de l'esprit dans l'organisation de l'économie."


Bernard Stiegler et Ars Industrialis, Réenchanter le monde : La valeur esprit contre le populisme industriel, Flammarion 2006

Vraiment, vraiment, il y a dans les outils et les usages émergeants du "2.0" des dimensions insoupçonnables de socialisation, sur lesquelles ancrer des pratiques.
Ce que je perçois avec intensité, ce sont les bouleversements, pas seulement dans le rapport à l'information et aux savoirs, mais surtout dans les rapports au faire ensemble.
Nous passons à d'un web du lien (html) à un web du lien 2.0 (social).

Mais ce présupposé lien 2.0 est encore tout à construire, en prenant de saines distances avec ceux qui pensent que leur comportement élitiste puisse s'appliquer au peuple (que décidément ils n'ont pas pris le soin de fréquenter) par le simple truchement d'une technologie qui nous transformerait tous en démocrates participatifs, en journalistes citoyens bloggeurs, en contributeurs de savoirs et en apprenants-surfeur s'auto-motivant pour évoluer en instruction et en culture !

En réalité, les usages encore balbutiants s'appuient surtout sur l'expression moderne du "moi" sur la toile, à travers les formes de l'ego-writing (dont les blogs en sont l'épiphénomène le plus apparent).
Mais, porté par le phénomène wikipédia, nous voyons apparaître les premières formes de l'éco-writing, les premières formes d'intelligence collective autorégulée.
Des processus d'adoption des technologies du web 2.0 sont en acte dans des socio-groupes spécifiques.

Formation professionnelle et entreprise ne pourront pas longtemps passer à côté de ce qui se produit dans le monde du web 2.0.
Elles ne pourront pas pouvoir l'ignorer, en tant que phénomène sociologique majeur, sauf à vouloir augmenter par ignorance ou par mépris de l'humain, la souffrance induite par la "liquidation de la valeur esprit", pour reprendre la terminologie de Bernard Stiegler (personnellement, je pense que la formation professionnelle, au même titre que la formation initiale, n'est pas innocente de cette liquidation de valeur, de par les politiques et les organisations développées depuis presque 40 ans).

E.learning 2.0, Formation 2.0, Entreprise 2.0. Il y a des mots comme ça dans l'air (et dans des articles de bloggeurs, sur le net).
Mais il faut aller au-delà des outils à intégrer et, et même au-delà des usages, au-delà de la mythologie sur le changement social, dont le web est porteur, pour en faire quelque chose de "bien" de ce "2.0" accommodé à toutes les sauces.
Il faut comprendre les besoins inconscients (et pour certains conscients) qui se manifestent dans une société où le psychisme est réduit à la pulsion et le temps au temps réel de l'angoisse et de la consommation.

Servir c'est alors ouvrir l'horizon, favoriser la réintégration du désir, construire par des dispositif des modalités de rencontre au monde où l'être ensemble et le faire ensemble sont possibles, dans le dépassement de l'immédiateté solipsiste.
Les outils, les usages du web 2.0 nous y invitent, sans nous y obliger (la conférence parisienne de décembre 2006, nommée Web 3, montre bien que tout ceci peut être vu également comme une plate-forme à faire des affaires).

Grandes institutions de formation, grandes entreprises capitalisées à coups de fonds internationaux de pensions, prendront-elles le risque d'investir sur l'intelligence collective pour transformer la formation et la production ?

Ou, par peur de perdre le contrôle, se contenteront de quelques effets d'annonce, de quelques expériences-vitrine, histoire de faire croire aux politiques et aux clients que "nous aussi..." (comme voudraient nous le faire croire actuellement les dossiers de communication sur le "développement durable" s'affichant sur le site d'entreprises qui par ailleurs pratiquent la délocalisation à tout va) ?

En attendant que les mammouths se transforment en colonies de fourmis, nous devrions chercher, sensibiliser et mobiliser toutes les intelligences "de service" collectives ou pas, publiques et privées, pour que les technologies du web social montrent à la fois leur efficacité et leur nécessité dans le "réenchantement" des activités de formation, de professionnalisation et d'organisation des processus de production .

Approfondir :

Sur la perte de la valeur esprit et sur une réflexion philosophique d'action politique, l'introduction au séminaire de philosophie "Trouver de nouvelles armes - pour une polémologie de l'esprit".
Sur le e.learning 2.0, l'article d'Emob.
Sur l'entreprise 2.0, l'article de Matthieu Mingassonsur sur Agoravox.

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Adrien Ferro Consultant en Formation, Professionnalisation et Réseaux
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