Pour tenter une réponse collective, le MEDEF a réuni le mercredi 29 août, dans le cadre de son université d'été 2007, pendant deux heures, des spécialistes du management, des entrepreneurs et deux médecins auteurs de livres sur la souffrance en milieu professionnel. C'était le débat qui m'intéressait le plus. En voici le compte rendu.

Nous aurons droit à deux tours de table.
Le premier cherchera à identifier la souffrance, ou plutôt les souffrances au travail, avec en prime une réflexion sur les causes.
Le deuxième cherchera à nous donner quelque conseil pratique, quelque moyen pour atténuer cette situation.

La parole sera donc donnée à :

Laurent Sirot, dirigeant de terrain, repreneur d'entreprise, PDG de la PME « Ecoburotic », qui emploie du personnel très jeune (26 ans de moyenne d'âge).
Pierre-Louis Rougny, entrepreneur de PME dans le secteur de la propriété, démarrant seul et dirigeant aujourd'hui 1 300 personnes.
Dorothée Ramaut, médecin du travail, pointant le fait qu'au fil du temps la souffrance physique est devenue souffrance psychique. Elle souligne que de plus en plus de personnes se sentent très seules et très isolées, pas seulement dans la sphère professionnelle, et rentrent ainsi dans une spirale infernale, chacun victime et bourreau.
Marie-France Hirigoyen, psychiatre, très connue depuis son livre "Le Harcèlement moral, la violence perverse au quotidien" et qui a dédié son deuxième livre au harcèlement moral en entreprise. Elle insiste également sur la solitude des personnes et leur grande difficulté à se faire entendre.
Pierre Deschamps, entrepreneur et président des Entrepreneurs et dirigeants chrétien.
Serge Villepelet, président de Pricewaterhousecoopers, qui pose la question de la motivation des collaborateurs, notamment dans une entreprise comme la sienne, à fort turn-over.

L'introduction de Jean-Luc Placet, Pdg de l'institut pour le développement des ressources humaines et président du syndicat des consultants, plante le décor.
Elle nous rappelle que l'entreprise est un lieu de socialisation très important.
Les hommes et les femmes qui rentrent dans une entreprise vont y déverser des choses "apportées du dehors" : les incertitudes professionnelles, certes, mais aussi personnelles, religieuses, culturelles... et toutes les angoisses d'un monde qui change plus vite que les mentalités et les organisations formelles.
Peut-être, nous dit-il, que l'on demande à l'entreprise de faire des choses, de répondre à des questions pour lesquelles n'est pas faite.

Il identifie historiquement trois coupures, liées aux nouvelles contraintes de l'entreprise et à la transformation sociétale :
Première coupure : le patron fait moins de social.
Deuxième coupure : l'encadrement intermédiaire est sur les objectifs de production pour que sur la gestion des personnes.
Troisièmement : il n'y a plus d'amortissement émotionnel. Les salariés sont seuls, on les évalue individuellement, ils ne se soutiennent plus collectivement.

Serge Villepelet ne souhaite pas que l'on "psychiatrise la souffrance". Pour lui on peut penser à d'autre raison d'être mal. "On peut penser au stress, à la fatigue, à la pression, à l'effort.
Il identifie trois causes de souffrance morale : le stress lié à l'exigeante de la performance, la non reconnaissance dans l'entreprise, les comportements déviants dans l'entreprise, tout en nous rappelant que, "seulement" 16 % des Français associent travail et souffrance, contre 16 % travail et plaisir. La grande majorité vit le travail de façon neutre.

Face à une éventuelle accusation de perte de savoir faire managérial, il considère que ce sont surtout des manques (et non des pertes, car le monde a changé et l'entreprise doit mieux apprendre ce changement) de savoir-faire managérial qui sont coresponsables de l'augmentation de la souffrance psychique au travail.

Marie-France Hirigoyen nous rappelle qu'il y a, certes, moins de pénibilité physique, mais que l'on a vu apparaître de souffrance, de la violence , du harcèlement au travail, l'ensemble lié aux changements sociétaux.
La plupart des fois ils ne s'agit pas de harcèlement, mais de stress, de maladresse, de conflits non résolus qui s'enveniment.
Le point commun de ces situations est le sentiment d'isolement et la solitude, porté par la disparition de la solidarité entre personnes. "On y a perdu de l'humain" nous dit elle.

Les personnes ont également peur pour leur poste et ils répondent à la demande de l'entreprise actuelle, sans se poser plus de question : "Actuellement le vrai problème ce n'est pas que l'on vous demande d'être compétent, mais de paraître compétent. Chacun a le sentiment du « chacun pour soi », de la valorisation à l'image que l'on donne.

Autre point que le dr Higoyen note à travers ses consultations : le manque d'écoute et de respect.
"Dans la société narcissique où nous sommes, il y a une souffrance qui demande à être reconnue. Il y a nécessité de masquer sa fragilité. Il y apparition à la sensitivité (ce n'est pas de la paranoïa, mais les personnes touchées par ce trouble de l'émotivité prennent tout de travers)".

Les managers ne sont pas là pour « soigner » les personnes, mais il faut qu'ils prennent en compte ces changements.

Le dr Dorothée Ramaut ajoute que beaucoup des salariés se peignent de leur management, mais le management dit n'avoir plus le temps. Par manque de parole, le corps s'exprime également par là ! Des douleurs physiques liées à cette souffrance apparaissent.
"Le taylorisme est de plus en plus usité, mais ce sont de nouvelles formes de taylorisme".

Jean-Luc Placet nous rappelle qu'entre l'entreprise et les Français il y a comme une contradiction : l'image de l'entreprise n'est pas bonne en général, mais sur leur entreprise ils ont généralement un avis positif.
Quand on demande de choisir dans une liste de mots pour définir l'entreprise, le stress viens en quatrième proposition après intérêt, plaisir, dynamisme !

Pour Pierre Deschamps il y a effectivement durcissement du contexte concurrentiel, mais la tension n'est pas toujours mauvaise en soi, il y a de la bonne tension.
L'entreprise est elle fair-play ? Mais quand on joue en principe on est en équilibre, alors que le contrat de travail est déséquilibré.
L'entreprise contre le salarié, c'est forcément l'entreprise la plus forte (quelques agitations parmi les entrepreneurs dans la salle ont alors manifesté une opinion contraire, par rapport au contrat de travail !)
"Quand les affaires vont bien, il est facile d'être fair-play, mais quand les affaires vont mal ?"

Pierre-Louis Rougny intervient « On sait que ne pas écouter ses salariés c'est à un moment donné tout perdre ».
Puis il nous parle de son secteur "Les métiers de la propreté : un métier assez simple. Il y 15 000 entreprises en France et 400 000 salariés.
Mais ce n'est pas si simple que cela dans l'environnement. On intervient chez les autres, on doit s'adapter, voire parfois on doit même se faire invisible (on intervient avant ou après les horaires de travail dans l'entreprise cliente).

Premier problème à régler : le temps partiel, car aujourd'hui plus de 80 % sont embauchés à temps partiel. Il y a une vraie souffrance liée à la précarité.
Deuxième chose qui est importante : la transparence de ces personnes. Comment être reconnu si l'on est invisibles ?
Troisième chose : le temps de disponibilité pour faire autre chose. Le personnel prend beaucoup de temps dans les nombreux allers-retours entre la maison et les différents lieux de travail.
Quatrième chose : le pouvoir d'achat.

Laurent Sirot renchérit : il y a de l'isolement et il faut reconnaître la fragilité des individus. Il faut jouer un jeu, mais un jeu collectif. Il faut savoir mettre les personnes en solidarité.

Fin du premier tour de table.
Je pose une question, à partir de ma propre réflexion sur le délitement du lien social et les technologies de la communication, en citant Paul Virilio, qui dans son "Cybermonde la politique du pire" nous dit que le dictat des sociétés modernes est « Aime ton lointain comme toi-même ».
Que fait-on alors du prochain ? Quel est le rôle des technologies de la communication dans l'augmentation de de la souffrance au travail ?

Je reçois une seule réponse, non ciblée mais générique, et assez négative, par Marie-France Hirigoyen : "La communication virtuelle pour moi n'est pas pas une vrai communication. On est pas dans une vraie communication humaine. On donne à voir notre avatar."

Venons maintenant aux solutions proposées.

Serge Villepelet explique comment l'on met en place le dialogue et l'écoute dans son entreprise.
Chaque jeune consultant et accompagné par un "parrain" dans son intégration.
De plus le management ouvre la porte de son bureau une fois par semaine pour des entretiens libres.
Quant aux comportements déviants, ils existent dans toutes les entreprises. Pour les contrer "Nous avons mis en place un système d'alerte éthique. Mais il est vrai qu'il y a des difficultés à travailler ensemble. On a un progrès à faire, l'essentiel est un management courageux, qui sache dire aux personnes quand ça va, mais aussi quand ça ne va pas."

Pour Pierre Deschamps il faudrait rechercher l'équité, plus que l'éthique, dans l'entreprise. L'éthique reste une abstraction. L'équité est la recherche de justice. Les inégalités sont inévitables, et parfois utiles. Ce qui est évitable ce sont les injustices.

Selon Marie-France Hirigoyen certaines entreprises ont pris des mesures et ça marche.
"Dans le secteur public c'est plus difficile, pour des raisons structurelles. Mais dans les nouvelles formations au management, la question de la souffrance est prise en compte."

Pour Dorothée Ramaut les CHSCT sont désormais des structures vides, il faudrait réinstaller le dialogue entre ces structures et les salariés.

Pierre-Louis Rougny a une solution pour son secteur : relever les salaires. "Car la nouvelle génération n'accepte plus de travail le matin ou le soir."

C'est à Laurent Sirot que revient de conclure. Il nous invite à tenir la frontière entre la vie personnelle et professionnelle et à faire jouer au syndicat un autre rôle que le rôle technique.
Mais il invite encore plus fortement l'entreprise à s'ouvrir, à souffler : "On a aussi besoin de dédramatiser, d'intégrer des littéraires, des philosophes, des artistes".

Bref, au Medef, pour "Jouer le jeu", l'entreprise fair-play à "Besoin d'air". CQFD !

Ps : à la fin de la rencontre Pierre Deschamps me conseille également de lire le livre de Xavier Grenet, Joies et tourments d'un DRH