Étrange histoire que le rapport à la technique, chez les Grecs.

Depuis la condamnation divine de la première technique humaine, celle de la maitrise du feu, qui vaut à Prométhée une éternelle punition, au sommet du mont Caucase, jusqu'à la condamnation humaine des savoir-faire des sophistes, par Socrate, la technique ou, encore mieux, la « techné » (http://fr.wikipedia.org/wiki/Techn%C3%A8), terme que nous pourrions aujourd'hui traduire aujourd'hui par "compétence", est méprisée.

L'idéalisme platonicien finira pour enterrer l'idée d'une technique participant originairement à l'hominisation de l'homme. D'où plusieurs effets, encore visibles de nos jours :

a) la séparation nette, à partir du Moyen Âge aristotélicien (d'un Aristote redécouvert en grande partie via la relecture d'Averroès et réintroduit dans la chrétienneté par les commentaires de Thomas d'Aquin) entre le pourquoi, l'épistémè des savoirs nobles, et le comment, la praxis des savoirs vulgaires.

b) l'inscription de la technique, au siècle des Lumières, sur le mode de l'arraisonnement du monde, selon la célèbre vision cartésienne "Il est possible de parvenir à des connaissances qui soient fort utiles à la vie, et qu’au lieu de cette philosophie spéculative, qu’on enseigne dans les écoles, on peut en trouver une pratique, par laquelle connaissant la force et les actions du  feu, de l’eau, de l’air, des astres, des cieux et de tous les autres corps qui nous environnent, aussi distinctement que nous connaissons les divers métiers de nos artisans, nous les pourrions employer en même façon à tous les usages auxquels ils sont propres et ainsi nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature."
Descartes, Discours de la méthode (1637), 6e partie.

c) la négation, dans sa réduction à la dimension utilitariste et procédurale, de la technique en tant qu'élément pour penser l'homme. Négation que notre belle école, historiquement inscrite depuis le Moyen Âge dans le mépris de la main et la valeur de la pensée abstraite de la parfaite déduction, a "savamment" entretenu avec ses moyens de sélection constituant d'un côté les masses laborieuses et de l'autre l'élite pensante et gouvernante.

Or, depuis quelques années rien ne va plus : les masses laborieuses prétendant au savoir supérieur (ou tout du moins à un diplôme certifiant ce savoir, sésame pour leur place au soleil), délaissant cette main qui fait, au profit d'une tête plus ou moins pensante qui leur permettait d'accéder à une meilleure condition sociale.

Certes, ils existent des savoir-faire techniques de haut niveau, des "filières longues" comme on dit, mais le mépris reste, plus ou mois sous-jacent, plus ou moins inconscient. Quant aux filières courtes, elle font visiblement l'objet d'une désaffection qui fait dire, à Woody Allen « Non seulement Dieu n'existe pas mais en plus il est impossible de trouver un plombier le dimanche. »

S'il n'y avait que le plombier !

Face à cet arraisonnement de l'étude (ou plutôt, du diplôme d'études supérieures) par le peuple, il a bien fallu trouver des solutions pour que la praxis n'abandonne pas les masses laborieuse (on ne peut pas tous êtres de "vrais" penseurs !).

L'astuce ? Faire de la technique une technique conquérante ! Mais c'est encore une technique sans noblesse, une techné de sophiste, une procédure d'ingénieur ou, pour mieux dire, « d'ingénueur », d'ingénieur ingénu, de bac plus 5 "prolétaire de l'esprit", comme nous le montre Bernard Stiegler.

Voici donc les universités converties à la compétence ! Pire, voici le lycée, le collège, l'école primaire, la maternelle, bientôt la crèche, la maternité, converti à la compétence !

Mais est-ce que "compétence" est un gros mot ? Non, dans l'absolu. Il le devient quand il livre bataille au mot "intellectuel", devenu désormais une insulte, au même titre que l'est le mot "gentil", pour les egos conquérants du siècle de l'épidémie narcissique et du chacun pour soi.

C'est que la compétence est ici héritière de principe de séparation entre l'agir avec efficacité et la pensée des finalités. Les batailles, les frondes, que se livrent les teneurs de la "compétence" et ceux de la "valeur" en sont le témoignage.

Or, la technique n'est pas qu'arraisonnement. Dans sa rencontre avec une altérité qui lui préexiste et qui lui résiste, elle est une double mise à l'épreuve : celle de l'ingéniosité de l'homme, certes, mais aussi de son intentionnalité. Penser "par la technique" n'implique en aucune manière le refus de penser l'épistémè.

Penser par la technique est un choix de philosophe inscrivant la technique, et donc le travail, comme rendant compte de l'anthropologie de l'être et de ses ontologies.



Adrien Ferro
Octobre 2012